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17/07/2007

"Je parle donc je suis". Une phrase qui ne veut rien dire.

Ce week-end, la francophonie faisait recette : deux concerts se sont réclamés d’elle.

Et pourtant, ces deux manifestations étaient assez différentes l’une de l’autre. Là était leur intérêt et la justification de ce petit billet. Ainsi, deux concerts ont eu lieu : l’un à Paris, à la Bastille, organisé par RFI autour d’artistes africains majeurs comme Ismaël LO ou les bah Cissoko, artistes qui ont illustré la diversité et la beauté des langues africaines. L’autre… ou plutôt les autres… ceux des Francofolies, se sont déroulés comme chaque année à La Rochelle avec l’ambition de stimuler la richesse créative du répertoire contemporain français. La juxtaposition de ces deux événements était particulièrement intéressante.

Ici l’on chantait en français et là non… pourtant dans les deux cas, c’était bien de francophonie qu’il s’agissait. La question est naïve mais légitime. Pourquoi cela ?

Expression créative, rencontres, plaisir. Voici à mon sens les « fondamentaux » de la francophonie. La « Défense et Illustration de la langue française » possède quant à elle un caractère restrictif qu’il faut manipuler avec prudence et  qui ne doit pas devenir un enjeu central dans ce débat.

Sur ce point, on prend le risque de diviser, car l’on peut immédiatement se heurter à certaines conceptions puristes de "la" langue. Ces conceptions possèdent certes une certaine noblesse (un certain ridicule aussi en développant la nostalgie d'époques révolues où le français n’était pas plus beau mais tout simplement différent)  mais elles sont aussi dangereuses du point de vue de la modernité des débats. Car les tendances « grévissiennes », « grammaticales », du « voici comment il faut pratiquer la langue française » ont déjà fait beaucoup de mal en tissant autour de notre langue un réseau de préjugés maintenant solidement attachés. Aujourd’hui, la notion de « langue difficile »  constitue presque un réflexe chez la plupart des étudiants, un peu partout autour du monde. En partie parce qu’il est vrai que les bases linguistiques du français sont plus difficiles à maîtriser que celles de l’anglais par exemple. Mais aussi en partie à cause d’une attitude rigide et normative dont nous faisons montre dans nos politiques de diffusion de la langue française ou tout simplement dans le contact que les Français développent avec « l’autre », attitudes qui ont fini par enfermer le français dans le ghetto de l’élitisme.

Il n’y aurait donc un choix qu’entre pratiquer parfaitement le français ou ne pas le pratiquer du tout ?

Sans doute pas. On y reviendra.

Arnaud PANNIER

Commentaires

" En partie parce qu’il est vrai que les bases linguistiques du français sont plus difficiles à maîtriser que celles de l’anglais par exemple. "
On dit souvent que l'anglais est la langue la plus facile à mal parler. Mais politiquement, un des grands atouts de l'anglais, plutôt que sa prétendue (et fallacieuse) facilité, c'est la grande tolérance des anglophones, natifs ou seconds, à accepter des non-natifs un anglais plein de fautes, un anglais "cent" fautes, alors que le français reste trop associé aux "sans" faute. Voir à ce sujet : http://www.roumanie-france.ro/index.php/node/display/200

Écrit par : Aleks | 18/07/2007

Merci pour ce lien...
Une véritable mine d'idées à consulter ou à creuser.
J'utilise votre commentaire dans ma prochaine note. Bien à vous.

Écrit par : Arnaud PANNIER | 18/07/2007

J'aimerais bien quelques exemples de ce que vous appelez le "purisme de la langue". Pour faire avancer le débat. Je me méfie beaucoup de ce genre d'expressions.

Écrit par : Luigi | 25/07/2007

Bonjour Luigi

« Les conceptions puristes de la langue »…
J’envisage par là les réflexes conservateurs, que nous avons tous, et par lesquels nous tendons à fixer une langue nécessairement évolutive.
Chez certains, cela se manifeste par le retour aux sources : Racine ou rien… encore que je suis bien certain que les mêmes « protecteurs », au XVIIème, en seraient encore à jeter des pierres à la Défense et illustration de la langue française du siècle précédent. En vertu du même réflexe.
Chez d’autres, ce sentiment est plus léger… il est probablement bon qu’il ne soit pas totalement absent. Mais il nous conduit parfois à minorer, voire ignorer, des évolutions notables : impact d’Internet sur la langue, diffusion des contenus culturels…
Or, si la francophonie veut être dynamique, elle doit investir ces terrains de façon moins pudique. En terme d"'exposition", et excusez moi pour ces métaphores guerrières l'anglais fonctionne sur une dynamique de bombardement. La francophonie cherche trop souvent à produire le missile à tête chercheuse...

Écrit par : Arnaud PANNIER | 26/07/2007

Qu’une langue soit évolutive, personne ne peut le contester. Mais je crois profondément que la connaissance d’une langue, je parle d’une vraie connaissance approfondie, et pas d’un simple sabir échangiste, passe également par la connaissance de cette évolution. Quand vous parlez de langue évolutive, vous donnez le sentiment d’appeler de vos vœux une langue épurée, décantée de son histoire, pour tout dire sans passé. Ceux qui défendent l’évolution de la langue sont des Tartuffe qui en réalité font tabula rasa de cette évolution en vertu d’un relativisme linguistique, historique et souvent sociologique effrayant. Comme si la haute teneur culturelle d’une langue chargée d’un passé immensément riche était un obstacle à sa diffusion dans le monde actuel, y compris en France. Et à mes yeux, il ne s’agit pas que culture. Connaître une langue, connaître sa langue, c’est pour vous communiquer, pour moi penser avec elle, écrire avec elle. Je ne sache pas que l’anglais communicationnel ait cette vertu.

Écrit par : Luigi | 27/07/2007

Bonjour Luigi
Tout à fait d’accord avec beaucoup de vos remarques et je vous remercie de défendre cette position que j’estime beaucoup.
Mais il faut, à mon sens, être pragmatique et distinguer deux plans.

A travers une langue, on se construit bien entendu et l’on développe une identité. Mais affirmer que pratiquer une langue, c’est « penser avec elle, écrire avec elle », cela demande un processus conscient, une maîtrise réflexive, un dialogue continu avec sa propre langue : « je pense donc je suis », « je pense en français donc je suis français »… C’est reconnaître que la langue et l’individu se nourrissent l’un de l’autre et se construisent l’un par l’autre.
Ceux qui fréquentent les livres, les cinémathèques, qui suivent des études de lettres ou de philosophie, à la rigueur les collégiens et lycéens qui apprécient leur cours de français peuvent vivre ou approcher cette expérience tout à la fois quotidienne et existentielle. Ils ont de la chance.
Malheureusement cela ne concerne pas un pourcentage significatif de la population nationale d’un état.

Vous affirmez que l’anglais communicationnel n’a pas « la vertu » d’autoriser une telle construction identitaire. C’est sans doute vrai. Même si le décentrage qu’il impose, le décalage du point de vue sera sans conteste très intéressant pour le sujet qui l’aborde.
Mais l’anglais véritable, possède la même noblesse et les mêmes richesses que le français ou l’arabe. Vous n'affirmez d'ailleurs pas le contraire. Un individu pourra tout autant se construire via l’anglais que via le français…à condition de naître dans cette langue ou de lui consacrer un temps d’étude « infini ». Le véritable bilinguisme est très rare et se construire dans une langue étrangère m’apparaît un concept qui par certains côtés, relève de l’oxymore. On peut s’enrichir certes (et il faut vivre cet enrichissement nécessaire !) dans cet apprentissage, mais peut-on par son intermédiaire devenir autre, sitôt que l’on a pensé quinze ou vingt ans dans une autre langue ?

Oui mais voilà… les Anglais sont d’un côté et les Français de l’autre… Et ils parlent une langue différente.
Alors on se résigne à quoi ? A laisser des pourcentages minimes de population servir d’interprètes ?
C’est ce qui se passe plus ou moins : un carcan social, éducatif, culturel, fait que de très nombreux jeunes gens, en France ou ailleurs, ne parviennent pas ou ne ressentent pas le besoin d’apprendre la langue de leur voisin.
En Guinée, tout Peul est capable d’aller au marché et de parler soussou. Presque tout le monde a les trois mots de français nécessaires pour se faire comprendre. Ces trois mots en entraîneront dix, vingt, cent autres facilement…

L’apprentissage d’une langue relève de l’intime et du social. Vous vous placez sur le terrain de l’intime et il s’agit là d’une longue tradition culturelle française… Mais pour construire le fameux monde de demain où nous serons tous voisins, paraît-il… et où je souhaite que la francophonie ait un rôle essentiel à jouer… faut-il permettre à des réflexes aristocratiques de boucher les perspectives ?

Écrit par : Arnaud PANNIER | 27/07/2007

Parlons peu, parlons bien. Vous défendez la francophonie, je ne peux que vous en féliciter. Et je vous remercie d’ailleurs pour toutes les précautions oratoires que vous voulez bien employer à mon égard, même si vous me méprenez grandement en me supposant anglophobe. J’aime et j’admire l’anglais que je pratique quotidiennement.
Mais allons plus loin : que cherchez-vous à obtenir ? Quel est votre objectif ? Qu’au lieu des trente mots anglais répandus universellement, ce soit trente mots français ? Croyez-moi, la victoire serait amère. Vous vous êtes d’ailleurs trahis, en évoquant avec un certain paternalisme « tout Peul […] capable d’aller au marché et de parler soussou ». La langue semble avoir pour vous une vocation mercantile. Pour parler, parlons sous-sous… C’est évidemment caricaturer votre propos, mais avouez que ce glissement lacanien est riche d’enseignements. Quant à croire que « ces trois mots en entraîneront dix, vingt, cent autres facilement », je vous trouve bien naïf et j’aimerais d’avoir d’où vous tenez cete belle assuarnce. Car aller de cette manière vers une autre langue, ce n’est qu’obéir à une contrainte (politique ou ici économique) et ce trajet restera toujours le trajet le plus court, une sorte de passage obligé, de raccourci de langue. Aller vers une autre langue, c’est une démarche qui doit tôt ou tard devenir personnelle, c’est un long voyage spirituel.
Vous me taxerez sans doute encore d’« aristocratie » mais je n’ai aucune prétention à exercer le pouvoir ou l’hégémonie que suppose ce suffixe. Il me semble au contraire que, malgré toutes les dénégations que ne manquerez pas de m’opposer, vous vous trouvez davantage que moi dans la situation de celui qui cherche à « imposer » une langue (dans la position d’outsider évidemment). Le mot « francophonie » n’a-t-il pas une résonnance impérialiste ou colonialiste ? Evidemment, vous vous gardez bien de donner cette impression, en évoquant par exemple les langues africaines dans ce fil de discussion, mais comme contrepoint occasionnel, en quelque sorte pour vous donner bonne conscience, sans défendre aucune d’entre de ces langues en particulier. Je suis à la limite plus universaliste que vous, en posant la question : pourquoi la langue française vaut-elle d’être défendue ? Que peut-elle apporter à ceux qui ne la parlent pas ? En somme, je me demande pourquoi, quand vous vous demandez comment. Qui dès lors, malgré la générosité que vous revendiquez, peut-on accuser de « réflexes » aristocratiques ?
Pour ce qui est des « perspectives » (terme qui semble nous placer dans une sorte de business plan pour le sauvetage de la langue française), je n’ai qu’un exemple historique à vous proposer qui , me semble-t-il, devrait inspirer votre démarche d’aujourd’hui : quand Rome dominait depuis des centaines d’années le monde méditerranéen, la moitié de son immense empire ne parlait pas latin, mais grec, une langue pourtant aristocratique, au point que le cursus scolaire imposaient aux élites mêmes de Rome d’appendre la langue de Thucydide et de Platon et de faire le voyage en Grèce. C’est ainsi que, par un de ces revirements capricieux de l’histoire, Athènes conquise imposait tous les aspects de sa culture à son conquérant. Pierre Grimal rappelle que Cicéron, qui avait appris la rhétorique avec Molon de Rhodes, composait dans son esprit ses plaidoiries en grec d’abord.
Or personne ne songeait alors à défendre la langue grecque : la culture et la sagesse dont elle était la promesse suffisaient.

Écrit par : Luigi | 28/07/2007

Bonjour Luigi
Je ne chercherai pas à attaquer vos positions. Je les respecte et je suis très heureux de les voir ainsi défendues.
Vous vous intéressez à un pourquoi…Pourquoi la langue française mérite t’elle d’être défendue, diffusée… Vous prenez le risque, en posant cette question, de vous contredire légèrement, en estimant qu’après tout le français est une langue comme les autres, qu’elle ne vaut ni plus ni moins la peine d’être servie que toute autre langue. Ce qui est finalement sans doute vrai. Vous lui souhaitez pourtant le destin grec, vous lui souhaitez d’être au cœur de la pensée du monde.

Distinguons deux plans encore une fois. Le français et la francophonie, deux choses différentes et intimement liées.
Pourquoi servir le français ? Parce que, comme nous le disions, cela touche à notre identité. Proposer à d’autres d’apprendre notre langue, c’est aussi nous poser sur la scène internationale, participer au concert des nations, faire entendre une voix dont l’Histoire a poli les idées et les mots. C’est avoir aussi comme dirait l’autre « une certaine idée de la France » et estimer que notre pays a des choses à dire que d’autres ne diraient pas de la même façon. C’est finalement une nécessité vitale.
Si Cicéron pensait en grec, ses auditeurs, à la tribune, n’entendaient que son latin.

Pourquoi servir la francophonie ? Parce que le français ne se suffira jamais à lui seul. Parce que toutes les langues et les cultures sont confrontées à la même nécessité vitale et que beaucoup sont en danger. Parce que le français possède une position stratégique dans le monde qui lui offre des opportunités et sans aucun doute lui impose des devoirs.
Offrir des tribunes, lier des discours, revendiquer des différences, le travail est énorme. Et peu importe si c’est aux Nations unies, sur un marché ou dans une salle de classe que cela se passe. Il faut y être.

Bien lyrique tout cela.
Mais j’y crois.

Écrit par : Arnaud PANNIER | 28/07/2007

Bon, songez aussi que je me fais l'avocat du diable.

Écrit par : Luigi | 28/07/2007

Les commentaires sont fermés.

 
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