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14/02/2009

La politique culturelle française est illisible!

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Olivier Poivre d'Arvor : "Aujourd'hui, notre action dans le monde est illisible"

LE MONDE | 13.02.09 | 14h25  •  Mis à jour le 13.02.09 | 14h25

 Olivier Poivre d'Arvor a été nommé en 1999 à la tête de l'AFAA, devenu Culturesfrance en 2006, organisme chargé des échanges culturels internationaux. Entre 1988 et 1999, il a dirigé les instituts français d'Alexandrie et de Prague, et occupé le poste de conseiller culturel à Londres. Il est l'auteur de nombreux livres, certains en collaboration avec son frère, Patrick Poivre d'Arvor.

Vous semblez considérer que les critiques suscitées par la réduction des crédits alloués à la culture par le ministère des affaires étrangères (Le Monde du 24 janvier) sont une nouvelle manifestation du masochisme français, d'une sorte de désir d'autoflagellation.

Je ne suis pas hostile au débat, bien au contraire, et, dans ce cas, la redéfinition de la mission culturelle de la France à l'étranger, les réactions suscitées par les annonces de réduction de crédits ont été très utiles. J'ai toutefois été un peu étonné, comme je l'avais été au moment de la publication dans Time de l'article provocateur et caricatural de Donald Morrison sur la mort de la culture française, qu'on s'engouffre ainsi, avec une sorte de jubilation, sans aucune analyse, dans un discours catastrophiste. Pour avoir vécu à Londres, j'ai toujours été frappé du patriotisme culturel des Britanniques, de leur fierté d'avoir la BBC World Service et le British Council. Une attitude qui n'existe pas en France. Ici, alors que, pas plus à Bercy que dans l'opinion publique, on ne se préoccupe vraiment de notre présence culturelle à l'étranger, il est de bon ton soudain de dire que tout s'effondre.

Les réductions de crédits sont toutefois réelles.

Sur l'ensemble du budget du ministère des affaires étrangères, il y a une augmentation forte, mais elle porte sur l'aide au développement, le Fonds sida, nos contributions aux organisations internationales...

Des domaines essentiels, certes, mais pour la culture, on parle de - 33 % pour l'aide à la publication, de - 82 % pour l'aide à la traduction, de fermeture de centres culturels...

Ce n'est pas tout à fait exact. C'est moins de 10 % sur l'ensemble du budget. Le ministre a fait des choix. Je les approuve. Mais il veut aller plus loin, car le problème est ailleurs. On ne mesure pas nécessairement le rayonnement de la France au nombre de fonctionnaires envoyés de Paris, au nombre de mètres carrés immobiliers que possède la France à travers ses centres culturels. Notre présence à l'étranger est un enjeu majeur, mais son mode actuel est largement obsolète. La notion même de "centres culturels", à l'heure de la mondialisation et de la dissémination des savoirs, n'est plus partout aussi opérante.

Pourquoi ?

Ils ont été inventés au début du XXe siècle et redéfinis après 1945 avec trois fonctions. L'apprentissage de la langue, qui passe désormais par d'autres circuits. L'activité culturelle, mais qui irait voir un spectacle ou une exposition dans un centre culturel étranger d'une grande capitale d'un pays développé ? Il s'agit désormais de travailler hors les murs. Enfin, les bibliothèques, et on a aujourd'hui d'autres outils. En revanche, il faut réinvestir nos moyens sur les fondamentaux : nos établissements dans les pays émergents, là où la liberté d'expression, les droits de l'homme sont une "marque" française, la solidarité avec les pays du Sud, les lycées français à l'étranger, auxquels on alloue 500 millions d'euros ; l'Alliance française, modèle de présence qui fonctionne bien ; l'accueil de boursiers étrangers en France, l'action culturelle qui est la nôtre à Culturesfrance. Au prix d'arbitrages difficiles, nos crédits ont été maintenus, et nous allons en outre prendre en charge le livre et le cinéma.

Culturesfrance serait donc la tête de pont de cette redéfinition ?

Rester dans le système actuel, de l'administration, des directions générales qui gèrent les crédits, est suicidaire. L'administration est souvent, par nature, docile, elle accepte l'idée des coupes budgétaires. Il faut changer la donne, créer une plate-forme autonome capable de défendre ses crédits et de rechercher des fonds, avec les entrepreneurs, les collectivités territoriales, la société civile, les organismes multilatéraux.

Il faut donc couper l'action culturelle du lien avec les ambassades...

Non. Il faut certainement placer auprès du ministre une agence, qui regrouperait Culturesfrance et d'autres organismes, avec un statut d'établissement public autonome. Aujourd'hui notre action dans le monde est illisible. Il est urgent de la repenser entièrement. Mais on ne peut pas le faire hors du réseau diplomatique. Et je ne le dis pas parce que je suis diplomate. Concevoir un réseau parallèle à la diplomatie, c'est aller très vite au court-circuit. Il faut au contraire convaincre les diplomates que l'action culturelle est essentielle. Les Britanniques ont le British Council, les Allemands le Goethe Institut, les Espagnols le Cervantès, et nous, dans la bonne tradition française, nous avons une sorte de plateau de fromages qui ne permet pas de nous identifier. Quand on a un désir, il faut le nommer !

Mais, précisément, les organismes que vous citez augmentent, eux, leur budget.

Ils ont les moyens de résister aux pressions budgétaires. Et ils sont attirants. Pour les entreprises. Pour Bruxelles. Pour les jeunes générations à l'étranger...

Pour modifier la donne, il faut une volonté politique ? Est-elle vraiment là ?

Il y a eu en décembre une certaine émotion face à des annonces du ministère des affaires étrangères, notamment sur la question du livre. Mais Bernard Kouchner, comme je l'ai dit, ayant transféré à Culturesfrance les activités de promotion du livre à l'étranger, on a pu sauver les budgets menacés. Ainsi nous allons pouvoir nous concentrer sur les aides à la publication et à la traduction, sur les missions d'auteurs français à l'étranger, et travailler enfin en synergie avec le Centre national du livre. Par ailleurs, il faut réactiver, reprofessionnaliser les bureaux du livre dans une vingtaine de capitales.

N'aurait-il pas été plus judicieux d'annoncer tout en même temps au lieu d'annoncer d'abord des réductions de crédit ? A moins que ce ne soit l'émoi suscité par ces mesures qui ait conduit à un changement de cap ?

Il y a eu un vrai problème, je ne l'ai pas caché. Mais Bernard Kouchner l'a vite compris et a réagi aussi vite. Même si c'est la première fois que, sur un sujet qui semblait susciter de l'indifférence dans l'opinion, un débat a lieu, c'est positif. Au Quai d'Orsay, on n'a pas spontanément la culture du débat public. On aurait dû depuis longtemps repenser cette question de l'action culturelle, et créer cet objet moderne, bien identifié, qui assure un meilleur rayonnement de la France. Et qui porte, sous un même nom, notre offre éducative, scientifique, linguistique, culturelle, de formation. Nous sommes incroyablement attendus à l'étranger sur cette question de la culture. Notre patrimoine et nos créateurs sont admirés. Mais nous ne sommes plus les seuls à croire à ce "soft power". Quand Hillary Clinton, nouvelle secrétaire d'Etat de Barack Obama, parle de la diplomatie culturelle comme du "nouveau pouvoir intelligent", c'est un signe qui ne trompe pas... Il nous revient, à nous Français, Européens, de nous mobiliser pour que ce "pouvoir intelligent" préserve le droit à la diversité culturelle ! Il est donc urgent d'investir plus que jamais dans la culture et dans la relation qu'elle entretient au monde !

Propos recueillis par Josyane Savigneau

 

 

 
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