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17/10/2008

La Francophonie, oui... Le ghetto, non!

 

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Un article d'Alain Mabanckou, publié dans le Monde du 19 mars 2006... à ne pas oublier.

Lorsqu’on parle de littérature francophone, il nous vient naturellement à l’esprit l’idée d’une littérature lointaine, d’une littérature faite hors de France le plus souvent par des auteurs originaires d’anciennes colonies françaises. "La francophonie désigne les Lettres venues d’ailleurs, mais aussi des manières autres de voir le monde, sinon des manières de voir le monde autrement ", rappelle d’ailleurs Romuald Fonkoua, critique littéraire, professeur de littérature francophone à Strasbourg . Une telle définition, par sa généralité, a le mérite de couper court aux discussions et de rassurer les consciences. Et on pourrait la reprendre pour les littératures issues des anciennes colonies, toutes nations colonisatrices confondues. On dirait par exemple, en changeant ce qui doit être changé, que la littérature latino-américaine, par rapport à la littérature espagnole ou portugaise, désigne « les lettres venues d’ailleurs, mais aussi des manières autres de voir le monde, sinon des manières de voir le monde autrement. »

La littérature française - c’est-à-dire, au sens strict, celle qui est faite par des Français métropolitains, et en langue française - a toujours joué le rôle d’unité de mesure au regard de la tradition littéraire qui est la sienne et à la place qu’elle occupe parmi les autres « grandes littératures » qui sont supposées avoir établi le modèle universel de la création littéraire. Dans ces conditions la littérature francophone n’est perçue que comme une littérature des marges, celle qui virevolte autour de la littérature française, sa génitrice. Nous prolongeons cette image, ce classement qui, au fond, dessert la littérature française au moment où, dans les espaces anglophone, hispanique ou lusophone, les « littératures venues d’ailleurs » ne souffrent guère de cette malencontreuse hiérarchisation. Est-ce cette hiérarchisation qui fait que des écrivains francophiles - j’entends par ce terme des écrivains qui ne viennent pas de pays francophones et qui ont choisi d’écrire en français - soient le plus souvent immédiatement intégrés dans les Lettres françaises ? Ainsi Makine, Cioran, Semprun, Kundera, Beckett sont placés dans les rayons de la littérature franco-française tandis que Kourouma, Mongo Beti, Sony Labou Tansi relèvent encore de la littérature étrangère même s’il écrivent en français.

La littérature étrangère, soulignons-le, est celle qui nous parvient par le biais de la traduction. Wole Soyinka, écrivain nigérian, africain comme moi, relève bien de la littérature étrangère puisque je le lis en traduction. Par conséquent, malgré les apparences, Wole Soyinka est un étranger pour moi, du moins par la langue. Ce qui n’est pas le cas lorsque je lis Patrick Modiano, Dany Laferrière, Jean d’Ormesson, Richard Millet, Salim Bachi ou Jean Echenoz qui, tous, me parlent directement, dans cette langue que j’ai fait mienne, dans cette langue que j’utilise pour ma création...

Pendant longtemps, ingénu, j’ai rêvé de l’intégration de la littérature francophone dans la littérature française. Avec le temps, je me suis aperçu que je me trompais d’analyse. La littérature francophone est un grand ensemble dont les tentacules enlacent plusieurs continents. Son histoire se précise, son autonomie éclate désormais au grand jour, surtout dans les universités anglophones. La littérature française, elle, nous l’oublions trop, est une littérature nationale. C’est à elle d’entrer dans ce grand ensemble francophone. Ce n’est qu’à ce prix que nous bâtirons une tour de contrôle afin de mieux préserver notre langue commune, lui redonner son prestige et sa place d’antan. Il nous faut au préalable effacer nos préjugés, revenir sur certaines définitions et reconnaître qu’il est suicidaire d’opposer d’une part la littérature française, de l’autre la littérature francophone.

Il reste que les classifications sont le plus souvent soutenues par des éditeurs français qui créent des collections de littérature pour les Africains. Il s’agirait semble-t-il d’une question de visibilité pour ces auteurs. Or cette ghettoïsation dangereuse finit par atteindre ses limites un jour ou l’autre. Elle déprécie l’expression de tout un continent et offre une littérature de troupeau dont la seule légitimation est l’identité de la couleur de la peau ou le lieu géographique des écrivains. Ces auteurs ainsi cloîtrés, balkanisés, claquemurés, isolés, sont irrémédiablement condamnés à porter le fardeau d’une idéologie incompatible avec l’indépendance de la création. Ils vont aboyer, mais leurs aboiements ne dépassent guère les lisières du cul-de-sac.

Bernard Mouralis, professeur émérite de l’université de Cergy Pontoise, s’étonne : « Mais comme par le passé, la critique continue souvent à vouloir rechercher dans les textes de ces auteurs la présence d’une spécificité africaine : est-il logique pour les éditeurs de créer des collections réservées à ces écrivains, et pour les libraires de leur consacrer des rayons particuliers ? » Accordons toutefois à ces éditeurs le bénéfice de la bonne foi, l’intention louable d’espérer installer une discrimination positive. Mais lorsqu’une initiative devient paralysante pour les auteurs, il faut passer au plan B : l’intégration de ces créateurs dans l’espace littéraire commun, espace dans lequel seule la singularité de la plume sépare le bon grain de l’ivraie...

Etre un écrivain francophone, c’est être dépositaire de cultures, d’un tourbillon d’univers. Etre un écrivain francophone, c’est certes bénéficier de l’héritage des lettres françaises, mais c’est surtout apporter sa touche dans un grand ensemble, cette touche qui brise les frontières, efface les races, amoindrit la distance des continents pour ne plus établir que la fraternité par la langue et l’univers. La fratrie francophone est en route. Nous ne viendrons plus de tel pays, de tel continent, mais de telle langue. Et notre proximité de créateurs ne sera plus que celle des univers...

 

 
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