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21/07/2009

Les effets linguistiques de la mondialisation

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Source : http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=488

Les effets linguistiques de la mondialisation
Louis-jean Calvet est professeur de socio-linguistique à l’université de Provence et auteur d’une vingtaine d’ouvrages traduits dans une dizaine de langues. Parmi lesquels, « Le marché aux langues, aux éditions Plon 2002, « Pour une écologie des langues du monde » (Plon , 1999), « La guerre des langues » aux éditions Hachette, « Les politiques linguistiques », aux éditions PUF, 1996, « Histoire de l’écriture, Plon, 1996, « L’Argot en vingt leçons, Payot , 1994.

Les langues ne sont pas seulement le moyen privilégié de communication entre les êtres humains, elles incarnent aussi la vision et la représentation du monde de leurs locuteurs, leurs imaginaires, leur façon de véhiculer le savoir. La mappemonde de la diversité linguistique s’appauvrie au fil du temps pour tendre vers une homogénéisation due à la mondialisation. La diversité des langues est-elle perçue comme une entrave aux échanges et à la diffusion du savoir ?

Les politiques linguistiques à l’heure de la mondialisation

On parle aujourd’hui beaucoup de la mondialisation, pour s’y soumettre ou la combattre. Au début du mois de février dernier, par exemple, nous avons ainsi assisté, par média interposés, à une sorte de duel entre les méchants capitalistes réunis à Davos, en Suisse, et les bons progressistes réunis à Porto Alegre, au Brésil. Ce manichéisme pèse lourdement sur nos représentations, et même si je ne suis pas venu vous parler de politique, mais plutôt de politologie linguistique, je voudrais dire en ouverture que ce face-à-face théâtral laisse rêveur, car l’antimondialisation semble n’avoir pour solution de rechange que le souverainisme, le repli sur soi. Sur le plan linguistique, cela pourrait signifier que chacun voudrait camper sur ses positions, sur sa langue. Or si la mondialisation est un défi, elle nous oblige à imaginer des solutions nouvelles, à innover, à proposer, non pas d’un point de vue défensif mais d’un point de vue constructif. Je ne pense pas avoir des solutions toutes prêtes, mais je voudrais réfléchir avec vous sur deux choses :Sur une analyse concrète d’une situation concrète tout d’abord (certains d’entre vous auront peut-être noté que j’emprunte cette formule à Lénine), c’est-à-dire sur le versant linguistique de la mondialisation.
Sur les politiques linguistiques qui se mettent en place face à cet ordre mondial d’autre part, sur leur analyse, leur critique, leur évaluation. Ce programme est certes modeste, mais il constitue à mes yeux une voie de passage obligée. Ensuite, le bilan établi, nous pourrons discuter de façon je l’espère constructive sur l’avenir linguistique de notre monde.

Commençons donc par le commencement : quelle est la situation linguistique de la planète à l’heure de la mondialisation ?

Je voudrais vous proposer un modèle que j’ai imaginé pour en rendre compte, le modèle gravitationnel (Calvet 1999), qui en partant du principe que les langues sont reliées entre elles par des bilingues et que le système des bilinguismes, leur étagement, eux-mêmes produits par des rapports de force et par l’histoire, nous permet de présenter leurs relations en termes gravitationnels. Ainsi, à Vigo, en Galice, un bilingue galicien/espagnol a toutes les langues d’être de première langue galicienne, tandis qu’à Alger un bilingue arabe/français a toutes les chances d’être de première langue arabe, ou qu’à Quito une bilingue quichua/espagnol a toutes les chances d’être de première langue quichua. Ce fait statistique nous montre que les systèmes de bilinguisme sont orientés, et ces systèmes nous permettent de présenter les relations entre les langues du monde de la façon suivante.

Autour d’une langue hypercentrale (l’anglais), dont les locuteurs natifs ont une tendance forte au monolinguisme, gravitent une dizaine de langues super-centrales (le français, l’espagnol, l’arabe, le chinois, le hindi, le malais, etc...) dont les locuteurs, lorsqu’ils acquièrent une autre langue, ont tendance à acquérir soit l’anglais (bilinguisme " vertical ") soit une langue de même niveau (bilinguisme " horizontal "). Autour de ces langues super-centrales gravitent à leur tour cent à deux cents langues centrales qui sont elles-mêmes les pivots de la gravitation de quatre à cinq mille langues périphériques. A chacun des niveaux de ce système se manifestent donc deux tendances, l’une vers un bilinguisme "horizontal" (acquisition une langue de même niveau que la sienne) et l’autre vers un bilinguisme "vertical" (acquisition une langue de niveau supérieur), ces deux tendances constituant le ciment du modèle. Les choses sont en fait plus compliquées, car une même langue peut appartenir à deux sous-systèmes, peut graviter ici autour d’une langue et là autour d’une autre langue, en particulier dans les situations frontalières ou encore dans les intersections entre Xphonies. C’est par exemple le cas du berbère qui, dans le Maghreb, se trouve en gravition à la fois autour du français et de l’arabe On voit que ce modèle gravitationnel se propose de rendre compte du versant linguistique de la mondialisation, ou des effets de la mondialisation sur les rapports entre les langues. Cette situation est la cible d’un ensemble de discours critiques la présentant comme néfaste, aliénante, mettant en danger la diversité culturelle, menaçant les "petites" langues et le plurilinguisme mondial, etc... Car, de la même façon que la mondialisation est l’objet de nombreuses critiques, sa traduction linguistique catalyse des discours qui vont de la dénonciation de la domination de la langue hyper-centrale, l’anglais, à la défense des langues périphériques ou du plurilinguisme en passant par la défense de langues supercentrales comme le français, l’espagnol, ou le chinois....

Le statut mondial de l’anglais est aujourd’hui difficilement contestable. Est-ce un bien ou un mal ? Peu importe, c’est un fait, peut-être momentané, mais les faits ont la vie dure.

Cette organisation mondiale des rapports entre les langues est bien sûr traversée par l’histoire : résultat des processus socio-économiques qui ont eu lieu notamment au long du XXe siècle, l’anglais est aujourd’hui la langue hypercentrale du monde, comme le latin fut longtemps la langue hypercentrale de l’Europe, mais il est impossible de savoir quelle langue remplira cette fonction dans cinq ou dix siècles, quelles seront les langues supercentrales, les langues centrales, les langues périphériques ni même les langues qui seront encore parlées. Nous nous en tenons donc à une analyse strictement synchronique de la situation mondiale hic et nunc, en considérant que le modèle gravitationnel est pour l’instant celui qui nous permet d’en rendre compte au mieux.

Cette présentation de la situation linguistique du monde se veut donc purement descriptive et me sert à caractériser les différentes réactions qu’elle suscite. Ainsi, les aspects économiques ou sociaux de la mondialisation donnent lieu à des mouvements parfois novateurs (par exemple les propositions d’application de la taxe Tobin), alors que les réactions face à son versant linguistique sont d’une autre nature : différentes initiatives des organisations internationales ou des ONG (programmes du type Mercator, Déclaration des droits linguistiques, inventaires des langues menacées, etc.), un certain nombre de colloques et de publications qui, à force d’insister sur le thème de la mort annoncée de nombreuses langues ne peuvent que susciter des peurs irraisonnées et improductives. En effet, un survol des publications en français pour le seul an 2000 montre l’hégémonie de cette approche : le Courrier international, qui reprend des articles de la presse du monde entier, lui consacre un long dossier (nº 486), ainsi que le numéro d’avril du Courrier de l’UNESCO, publié en 27 langues ; la revue Panoramiques qui proclame dans le titre de son nº 48 " Langues : une guerre à mot ", et Claude Hagège, dans son dernier livre, Halte à la mort des langues. Le même thème apparaît, sous différentes formes, dans le long débat qui a eu lieu en France à propos de la Charte Européenne des Langues Régionales ou Minoritaires, ainsi que dans les réflexions des instances de la Francophonie sur la diversité linguistique et les moyens de la faire respecter, etc. Les prophètes de la mort annoncée d’une partie des langues du monde ne se fondent pas sur les mêmes symptômes. Pour Hagège il y a 5000 langues dans le monde, dont 25 disparaissent chaque année. Ranka Bjeljac-Babic (Le courrier de l’UNESCO, op. cit., p. 18) est pour sa part plus optimiste, et doublement : il y a 6000 langues dans le monde, et 10 seulement meurent chaque année, ce qui devrait en partie rassurer Hagège. Quant au linguiste britannique David Crystal (Courrier international, op. cit., p. 36), il annonce 6000 langues dans le monde dont " environ la moitié sont appelées à disparaître au cours de ce siècle ", car " une meurt tous les quinze jours ", ce qui nous donnerait 24 décès par an.

Cet échantillon volontairement limité révèle deux choses : d’une part, qu’étant données les divergences de pronostic et l’absence de démonstration, les prévisions pessimistes exprimées ci-dessus ne reposent sur aucune analyse scientifique ; d’autre part, que si l’on insiste beaucoup sur la " mort " des langues, personne ne fait allusion à la " naissance " de nouvelles langues dont témoignent pourtant de nombreux travaux de terrain (les différentes formes que prennent le français et l’anglais en Afrique, ou encore l’émergence de nouvelles langues véhiculaires entre le Surinam et la Guyane, en Afrique centrale, etc.).

Ce discours se construit ainsi sur un appel à l’émotion, au sentimentalisme, tendant plus à l’adhésion par identification que par réflexion. Citons pour exemple certains titres du dossier du Courrier de l’UNESCO , " 6.000 langues, un patrimoine en danger ", " Une répartition très inégale ", " Le monde au chevet des langues ", ou encore " Langues en péril " , " Le breton pourrait disparaître d’ici cinquante ans ", " la grande solitude magyare " (Courrier International, op. cit), etc. Mais en lisant de plus près ce discours nous trouvons un tout autre thème : derrière la défense des " petites " langues se profile l’opposition à la domination de l’anglais de la part des locuteurs de langues supercentrales (les locuteurs des langues minoritaires ont un tout autre rapport à l’anglais dont la domination pourrait, au contraire, préserver leurs langues). L’ exemple le plus parlant est sans doute celui de Claude Hagège qui, dans son dernier livre, écrit : "Tous les facteurs de la mort des langues (...) sont capables d’agir au détriment de toute langue autre que l’anglais " (Hagège 2000 : 365). Dans la même page il souligne l’ambiguité de la promotion des langues menacées, " acte d’affirmation de liberté " qu’il faut soutenir, mais aussi " acte politique dirigé contre la langue dominante d’autrefois, il peut toujours être utilisé comme une arme par les promoteurs de la suprématie de l’anglais ". Car le danger, pour Hagège, est ce qu’il appelle " l’anglo-américain", et sa conclusion, "ainsi la longue réflexion, alimentée de faits variés, que j’ai conduite dans ce livre sur le thème dramatique, et ignoré, de la mort des langues, trouve son point d’orgue dans une prise de conscience de l’omniprésence du danger" (idem : 366-67), montre que derrière son titre apparent, Halte à la mort des langues, il y a un autre programme, ou un autre slogan sous-jacent : Halte à l’anglais, l’eschatologie linguistique trouvant ainsi sa bête immonde... Faut-il être pour ou contre la domination de l’anglais ? Faut-il défendre la francophonie ? Faut-il promouvoir ou protéger le corse, le guarani, le basque ou le bambara ? Jusqu’où peuvent ou doivent aller les politiques linguistiques de protection des langues ? Est-il possible de maintenir en survie, par une sorte d’acharnement thérapeutique ou de mise sous perfusion, des formes linguistiques abandonnées par leurs locuteurs ? Il me paraît impossible de répondre à ces questions sans préciser au préalable un critère de pertinence. Défendre ou promouvoir une langue : pourquoi, et pour quoi faire ? Pour faire avancer la discussion, il faut trouver le moyen d’échapper à ce discours de la peur, qui joue sur les impulsions, les sentiments, l’identification à des causes plus ou moins humanitaires. Nous partirons du principe que les langues, produit de la pratique sociale, sont au service des hommes, et non pas l’inverse : pour décider de défendre, protéger ou combattre une langue il faut donc d’abord savoir quelle est son utilité pour ses locuteurs, quelle est sa fonction sociale. Pour savoir s’il faut laisser les choses telles qu’elles sont ou s’il faut tenter de les aménager, il nous faut alors nous interroger sur les besoins linguistiques des locuteurs et sur les fonctions sociales des langues qu’ils utilisent : la gestion politique des langues passe par l’analyse de leurs fonctions pratiques et/ou symboliques.

Revenons un instant au modèle gravitationnel esquissé plus haut. Les bi (ou les pluri)lingues qui en sont le ciment n’utilisent pas leurs langues dans les mêmes situations et avec les mêmes fonctions, et l’analyse de leurs pratiques est nécessaire à l’élaboration de toute politique linguistique. La mondialisation implique en effet différents types de communication, du cercle familial à l’espace mondial, chaque individu se trouvant au centre de différents réseaux que nous pouvons représenter par une série de cercles concentriques correspondant diachroniquement à l’acquisition de différents registres, variétés ou langues, et synchroniquement à l’usage de ces variétés en fonction du contexte. Le premier cercle est celui de la communication la plus intime, la plus grégaire, la communication de type familial. Puis l’on passe à la communication de voisinage, de quartier. Un troisième cercle pourrait correspondre à la communication plus formelle dans le milieu scolaire ou du travail, un quatrième à la communication publique à l’échelle nationale, etc. Si ces cercles permettent de visualiser l’enchâssement de ces différents niveaux, du plus grégaire au plus véhiculaire, le passage de l’un à l’autre n’est pas nécessairement digital mais plutôt progressif et peut, sur le plan linguistique, correspondre soit à une adaptation, par changement de registre, soit à un changement de langue. Dans certaines situations, la communication intime peut être plurilingue. C’est par exemple le cas de certaines familles africaines où, dans la concession, la présence des tantes paternelles impliquent parfois différentes langues que les enfants, frères et cousins, acquièrent. Le passage à la communication de voisinage ou à la communication plus formelle peut également passer par une langue différente ou par une forme différente de la même langue. Il en va de même pour la communication à l’échelon national. Enfin, pour la communication internationale, on aura recours à une langue de grande diffusion qui peut être supercentrale (espagnol, français, malais...) ou hypercentrale (anglais) et peut en même temps être une langue très différente de la langue utilisée dans le premier cercle ou une forme véhiculaire de cette même langue. Cette vision en termes de cercles concentriques traversés par un mouvement continu/discontinu d’adaptation linguistique a l’avantage de nous montrer que les besoins linguistiques des individus et des groupes varient selon les situations. Cette variabilité des besoins et des fonctions linguistiques implique l’impossibilité d’une loi générale. Certaines langues, dont le rôle est indiscutable dans certaines situations, ne relèvent que du privé tandis que d’autres sont du ressort de l’État, qui les gère en fonction de sa politique intérieure ou extérieure. Il serait pourtant possible de suggérer un modèle moyen tendanciellement trifonctionnel, dans lequel chaque citoyen devrait pouvoir pratiquer au moins trois types de langues : 1) Une langue internationale pour ses rapports extérieurs. L’anglais, qui remplit le plus souvent cette fonction, pourrait être défini non pas comme une langue internationale parmi d’autres mais comme la langue "globale", résultat de la mondialisation. 2) La langue de l’État (normée, standardisée), qui est souvent super-centrale ou centrale et qui lui permet de s’insérer dans la vie publique de son pays. 3) Sa langue grégaire enfin, qui peut être une forme locale de la langue de l’État (par exemple espagnol de Buenos Aires, français de Marseille, arabe de Bizerte, etc.) ou une langue différente (quechua en Équateur ou au Pérou, alsacien ou corse en France, etc.), langue qui peut être écrite ou non écrite, jouir ou non d’un statut ou d’une reconnaissance régionale, etc. Cette traduction individuelle du modèle gravitationnel, dans laquelle les différentes fonctions peuvent être remplies par différentes langues ou par différents registres d’une même langue , constituera sans doute l’équipement linguistique de base du citoyen de demain. Il semblerait que, dans ce schéma à trois niveaux (langue internationale, langue de l’État, langue grégaire), la logique de la mondialisation suppose la disparition de la seconde de ces trois langues, la langue de l’État. Ainsi, aux USA, des organisations comme US English, US first ou Save Our Schools militent pour que l’anglais soit reconnu comme la langue officielle du pays, la seule langue officielle, s’opposant au bilinguisme que laissent présager les migrations importantes d’hispanophones. On peut trouver paradoxal que certains locuteurs de l’anglais se sentent menacés par l’espagnol, mais ces représentations font partie des situations et doivent être intégrées dans leur description. Elles nous montrent que la mondialisation suppose la diffusion d’une culture de masse (cinéma, télévision, restauration de type McDonald’s, etc.) qui s’accommode de micro-cultures (et leur consacre des expositions, des musées) mais supporte mal l’exception culturelle, la résistance (le cinéma français, japonais, italien...), et que de la même façon elle accepte volontiers l’éclatement en micro communautés linguistiques mais supporte mal les langues intermédiaires, supercentrales qui sont, localement, autant de points de résistance. L’Europe pourrait ainsi aller vers la domination de l’anglais coexistant avec une pluralité de "petites" langues comme le galicien, le catalan, le basque, le corse, l’alsacien, tandis que le français, l’allemand et l’espagnol seraient lentement ramenés à un statut de langues centrales et non plus supercentrales. De ce point de vue, la défense des langues "menacées" augmenterait la domination de la langue hypercentrale, de la même façon que, dans les situations post-coloniales, c’est la division linguistique qui conforte les langues officielles comme l’anglais, le français ou le portugais. Ce scénario européen n’est pour l’instant qu’une hypothèse, mais il jette une nouvelle lumière sur le débat. Certes toutes les langues sont égales aux yeux de ce que nous avons appelé avec Lia Varela le discours PLC, ce qui signifie simplement que toutes les langues sont des langues, qu’elles méritent par exemple toutes d’être décrites, mais du point de vue de leur valeur, dans leurs fonctions comme dans les représentations, les langues sont profondément inégales.

Pour finir, je voudrais esquisser quelques directions d’une possible politique linguistique à l’heure de cette mondialisation dont j’ai tracé les retombées linguistiques. Tout d’abord une précision. Si une politique linguistique peut être formulée par n’importe qui, par n’importe quel groupe, le passage à l’acte, la planification, implique un pouvoir politique, un rapport transitif aux situations. C’est-à-dire qu’il ne suffit pas de vouloir intervenir sur la forme ou sur le statut d’une langue, il faut encore en avoir les moyens, ou s’en donner les moyens, ou en obtenir les moyens. A chacun des niveaux de l’organisation gravitationnelle des langues du monde, des groupes de locuteurs peuvent ressentir le besoin de défendre leur langue et, chaque fois, se posera à eux le problème de la possibilité concrète du passage à une planification linguistique. La chose est simple en Espagne, où l’autonomie de région comme la Catalogne, la Galice ou le Pays Basque leur permet de légiférer sur leur langue, elle est plus compliquée en Afrique ou en Asie... A chaque situation, donc, correspondent des problèmes différents et de solutions différentes. Je ne vais aborder ici que les politiques linguistiques qui semblent se dessiner aujourd’hui au deuxième niveau de mon modèle gravitationnel, celui des langues supercentrales. Sur le modèle du mot francophonie, nous pourrions imaginer pour désigner ces grands ensembles linguistiques la notion de Xphonies. Certaines de ces Xphonies sont organisées, politiquement ou culturellement. C’est le cas de l’hispanophonie avec l’OEI, de la lusophonie avec la CPLP, de l’arabophonie avec la ligue arabe, et bien sûr de la francophonie. Or cette dernière s’est lancée depuis un an dans une politique de défense de la diversité, face à ce qu’elle considère comme un danger d’uniformisation par l’anglais. En novembre 2000 s’est ainsi réuni à Paris un colloque sur francophonie et arabophonie. Les 20 et 21 mars se tiendra une réunion autour de la francophonie, de l’hispanophonie et de la lusophonie. Il y a là des indices d’une tentative d’union de ces Xphonies. Pour mener quelle politique ?

Je ne suis bien sûr pas, en la matière, décideur, à peine conseiller, mais je voudrais vous proposer quelques directions de réflexions. Une politique linguistique est constituée par une série de choix dont on attend des résultats. Ceux-ci peuvent concerner la forme des langues (leur corpus) ou les rapports entre les langues (leur statut). Dans ce dernier cas, toute décision concernant une langue a des répercutions sur les autres langues avec lesquelles elle coexiste. Nous sommes ici typiquement dans cette situation : si nous considérons que les langues en jeu (arabe, espagnol, français, portugais) sont en quelque sorte solidaires dans le versant linguistique de la mondialisation que nous avons présenté, alors une politique linguistique commune à deux ou plus de deux Xphonies doit prendre en compte non seulement les langues définissant ces Xphonies (langues supercentrales) mais aussi celles qui gravitent autour d’elles (langues centrales ou périphériques). Or ces différents ensembles n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts : la francophonie tente de rallier autour d’elle, sur le mot d’ordre de la diversité, d’autres Xphonies, mais si l’on voit bien ce qu’elle attend de cette mobilisation, il n’est pas certain que ses éventuels associés en retirent le moindre bénéfice. Une réflexion sur les intérêts des différents participants est donc ici nécessaire. Le portugais par exemple, est une langue plus parlée que le français, officielle dans plus de pays que le chinois ou le russe, et qui, contrairement à ces trois langues, n’a aucune reconnaissance dans des organismes internationaux comme l’ONU ou l’UNESCO. Dès lors, pour mobiliser la lusophonie sur la diversité, il faudrait qu’elle y trouve elle-même un bénéfice concret, comme par exemple la revendication d’une statut de langue officielle , ou un statut approchant, pour le portugais. Mais il n’y a pas que le portugais dont le statut international est sous-évalué. Le hindi, le malais et le bengali sont des langues plus parlées que le français. Certes, le nombre de locuteurs ne suffit pas à asseoir le statut international d’une langue, mais le portugais, l’allemand et le malais sont langues officielles de plusieurs pays, et le croisement de ces deux facteurs (nombre de locuteur, nombre de pays) pourrait nous mener à proposer pour le malais un statut semblable à celui proposé pour le portugais.

Cette vision des choses implique donc, parallélement à une analyse concrète de la situation des langues, un inventaire des attentes, des revendications, des espérances des différentes Xphonies. La francophonie ne sera par exemple crédible que si elle se penche sur le statut de l’allemand et de l’espagnol dans les institutions de la Communauté Européenne, sur celui du portugais à l’ONU ou à l’UNESCO. C’est à cette condition que pourrait se mettre en place une politique linguistique mondiale des Xphonies, dans laquelle les autres groupes linguistiques, de langues centrales ou périphériques,devront à leur tour trouver leur place, leurs stratégies et leurs moyens.

 
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